Vous avez peut-être reçu ces derniers jours un message inhabituel de votre banque, d’un média, d’une plateforme musicale ou d’un site marchand. Tous vous parlent soudainement de pixels de suivi, vous informent de leur utilisation et vous proposent parfois de vous y opposer. Cette vague d’emails s’explique par l’entrée en application, le 14 juillet 2026, du cadre défini quelques mois plus tôt par la CNIL.
Pixels de suivi dans les emails : ce que change le nouveau cadre de la CNIL
Un minuscule pixel capable de signaler l’ouverture d’un email
Avant de comprendre pourquoi les entreprises communiquent autant sur le sujet, encore faut-il savoir ce qui se cache derrière ce fameux pixel. Il s’agit généralement d’une image invisible d’un pixel sur un pixel, directement intégrée dans le code d’un email.
Cette image n’est pas réellement contenue dans le message. Elle est stockée sur un serveur distant et associée à un identifiant propre au destinataire. Lorsque l’email est ouvert et que le logiciel de messagerie charge les images, il contacte automatiquement ce serveur. L’expéditeur peut alors constater que le message a été consulté.
L’information récoltée ne se limite pas toujours à une simple ouverture. Selon l’outil utilisé, le serveur peut également enregistrer la date, l’heure, l’adresse IP, le type d’appareil ou encore le logiciel de messagerie employé. Il devient alors possible d’obtenir une estimation de la localisation du destinataire ou de connaître ses habitudes de consultation.
À première vue, le procédé peut sembler anodin. Pourtant, en accumulant ces données, les entreprises sont capables de déterminer quels abonnés ouvrent leurs newsletters, à quel moment ils le font et quels profils réagissent le mieux à certaines campagnes.
De la mesure technique au profilage marketing
À l’origine, les pixels de suivi servent notamment à vérifier la délivrabilité des emails. Autrement dit, ils permettent de savoir si les messages atteignent correctement leur destination et d’identifier les adresses devenues inactives.
Cependant, leur usage a progressivement dépassé ce simple objectif technique. Les données récoltées peuvent servir à comparer les taux d’ouverture, ajuster les horaires d’envoi, personnaliser les contenus ou établir des profils marketing. Une entreprise peut, par exemple, décider d’envoyer davantage de promotions à un utilisateur qui ouvre régulièrement ses newsletters.
Le pixel invisible devient ainsi un véritable outil d’analyse. Il ne lit évidemment pas vos pensées, mais il peut en apprendre suffisamment sur votre comportement pour adapter les prochaines campagnes commerciales.
C’est précisément cette dimension qui a conduit la CNIL à revoir les règles. Jusqu’ici, les pixels de suivi étaient largement utilisés sans que les internautes en soient toujours clairement informés. Or, la Commission estime qu’ils relèvent de l’article 82 de la loi Informatique et Libertés, au même titre que certains cookies déposés sur les sites internet.
Quand le consentement devient obligatoire
Dans une recommandation adoptée le 12 mars 2026, puis publiée le 14 avril, la CNIL a précisé les conditions d’utilisation de ces traceurs. Le principe est désormais proche de celui appliqué aux cookies publicitaires : dès qu’un pixel poursuit un objectif marketing, le consentement de l’utilisateur doit être recueilli avant son activation.
Cette obligation concerne notamment la mesure détaillée des taux d’ouverture, l’optimisation commerciale des campagnes, la personnalisation des messages et la création de profils de destinataires. La finalité du suivi doit être présentée de façon suffisamment claire pour permettre un choix éclairé.
Par ailleurs, accepter une fois ne signifie pas accepter pour toujours. L’utilisateur doit pouvoir modifier ou retirer son consentement aussi facilement qu’il l’a donné. Les entreprises doivent donc prévoir un mécanisme d’opposition accessible, sans obliger leurs abonnés à se désinscrire complètement de leurs communications.
Toutes les utilisations ne sont néanmoins pas soumises aux mêmes règles. Lorsqu’un pixel sert exclusivement à contrôler la délivrabilité, son activation peut rester possible sans accord préalable. Il en va de même pour certains dispositifs liés à la sécurité, notamment ceux qui participent à l’authentification d’un utilisateur.
Les emails transactionnels bénéficient également d’un régime particulier. Une confirmation de commande, un suivi de colis, une réinitialisation de mot de passe ou un rappel de rendez-vous sont directement déclenchés par une action de l’internaute. Ils ne sont donc pas considérés comme de simples messages marketing.
La distinction repose finalement sur l’objectif poursuivi. Vérifier qu’un email attendu a bien été distribué peut être admis sans consentement. En revanche, étudier le comportement du destinataire afin d’améliorer les performances commerciales d’une campagne nécessite son accord.
Pourquoi les entreprises vous écrivent toutes en même temps
Une fois cette règle posée, reste à comprendre pourquoi Deezer, TF1, Mediapart, Le Figaro, Le Nouvel Obs, MeilleurTaux et de nombreux autres services ont envoyé leurs messages presque au même moment.
La réponse tient au calendrier fixé par la CNIL. Après la publication de sa recommandation, la Commission a accordé aux professionnels un délai de trois mois pour adapter leurs pratiques. Cette période de transition s’est achevée le 14 juillet 2026.
Pour les nouveaux abonnés, le consentement doit désormais être obtenu avant l’utilisation de pixels marketing. En revanche, la CNIL n’a pas imposé aux entreprises de recueillir rétroactivement l’accord de toutes les personnes déjà présentes dans leurs bases de données.
Les éditeurs doivent malgré tout informer leurs abonnés de l’existence de ces traceurs et leur permettre de s’y opposer simplement. C’est ce qui explique la formulation de nombreux emails envoyés en juillet : sans action de votre part, certains services continueront à mesurer l’ouverture de leurs messages, mais un lien dédié permet de refuser ce traitement.
Ce lien ne doit pas être confondu avec celui qui sert à se désabonner. Il est donc possible de continuer à recevoir une newsletter tout en refusant que l’expéditeur analyse votre comportement. Une nuance importante, puisque certains lecteurs souhaitent conserver les informations reçues sans pour autant laisser une porte ouverte au profilage.
Comment bloquer les pixels de suivi dans sa messagerie
Même avec ce nouveau cadre, toutes les entreprises ne seront pas nécessairement en conformité du jour au lendemain. Il reste donc utile de connaître les réglages permettant de limiter directement le suivi depuis sa propre boîte mail.
La méthode la plus simple consiste à désactiver le téléchargement automatique des images distantes. Puisque le pixel est hébergé sur un serveur extérieur, il ne peut pas transmettre l’ouverture du message s’il n’est jamais chargé.
La plupart des logiciels de messagerie proposent cette option. Thunderbird bloque depuis longtemps certaines images externes, tandis que la version pour ordinateur d’Outlook permet d’ajuster leur chargement depuis ses paramètres de confidentialité.
De son côté, Apple Mail intègre la fonction Mail Privacy Protection sur Mac, iPhone et iPad. Plutôt que de charger les images directement depuis l’appareil de l’utilisateur, le service passe par des serveurs intermédiaires. Cette protection masque notamment l’adresse IP réelle et rend plus difficile l’identification exacte du moment où l’email a été ouvert.
Certains fournisseurs, comme Proton Mail ou Tuta, bloquent nativement une partie des images distantes et des mécanismes de pistage. Gmail propose également un réglage dans le menu général de ses paramètres, à la rubrique consacrée aux images. En contrepartie, cette option peut désactiver certaines fonctions de messagerie dynamique, comme l’ajout direct d’un événement au calendrier depuis le contenu d’un email.
Le blocage des images ne supprime pas tout le suivi
Empêcher le chargement des pixels réduit efficacement la collecte liée aux ouvertures, mais cette précaution ne rend pas les emails totalement anonymes. Les plateformes spécialisées transforment souvent les liens intégrés dans les messages afin d’enregistrer les clics.
Ainsi, même si l’image invisible reste bloquée, cliquer sur un bouton promotionnel ou sur un lien vers un article peut encore transmettre des informations à l’expéditeur. Certains services de messagerie tentent de réécrire ou de nettoyer ces adresses, mais aucune protection ne remplace complètement la vigilance au moment d’interagir avec le contenu reçu.


