Publié chez Urban Comics, Batman: Dark Age regroupe six numéros scénarisés par Mark Russell et illustrés par Mike Allred, réunis en un volume disponible depuis ce 7 novembre 2025. Ce récit, situé hors continuité, s’inscrit dans une approche singulière : celle d’un Bruce Wayne vieillissant, qui revisite sa vie de justicier dans un monde où la ville de Gotham et ses idéaux ont évolué sans lui.
Loin des récits d’origine classiques, Russell propose une narration à rebours, mêlant souvenirs flous, ruptures temporelles et désillusions. Dark Age n’a pas pour ambition de glorifier le héros, mais plutôt de sonder les cicatrices psychologiques laissées par une vie entière passée à combattre une ville malade.

Une vie décomposée en fragments : entre mémoire, guerre et désillusion
Le récit débute en 2030, dans la peau d’un Bruce Wayne fatigué, retiré de la vie publique, dont les pensées sont hantées par la mort de ses parents en 1957. À travers ses souvenirs, le lecteur suit les étapes clés d’un parcours chaotique : l’adolescence violente, la guerre du Vietnam, l’exil, la perte de l’empire familial, puis la lente reconstruction.

Ce Bruce ne devient pas Batman par vocation morale, mais comme une échappatoire à la colère et à l’isolement. La formation du Chevalier Noir ne se déroule pas dans un monastère mystique, mais sous la coupe militaire d’un Ra’s al Ghul réécrit en sergent de terrain, qui enseigne à tuer avec méthode et froideur. La discipline remplace ici la spiritualité, et l’apprentissage prend des allures de déshumanisation.
À son retour dans la Gotham des années 1960, Bruce découvre une ville qu’il ne reconnaît plus. Wayne Enterprises a été pervertie en cartel pharmaceutique, et Gotham s’enfonce dans une dépendance chimique, loin de l’utopie technologique à laquelle il avait cru. C’est là que l’idée de réformer plutôt que punir émerge – logements, réhabilitation, infrastructures – mais la tentation de la cape persiste.
Un Batman plus humain, confronté à ses failles
Dans Dark Age, le symbole cède la place à l’homme. Bruce Wayne est dépeint comme impulsif, cassant, parfois même antipathique, ce qui le rend paradoxalement plus crédible. Alfred joue le rôle de témoin silencieux, impuissant face à la chute de l’héritier. Jim Gordon, souvent pilier moral, est ici un policier trop rigide, obsédé par les règles, incapable d’empathie.

L’arrivée de Dick Grayson ajoute une dimension générationnelle : le duo fonctionne sur une relation brisée, où l’un cherche à transmettre, et l’autre à combler un vide paternel. Une dynamique instable, à l’image de Gotham.
Les ennemis emblématiques ne sont pas absents. Le Joker, Brainiac, l’Anti-Monitor surgissent en toile de fond, mais le cœur du récit reste centré sur Bruce et sa tentative de donner un sens à son héritage. Le combat physique est ici au service d’un récit introspectif, où chaque affrontement est une métaphore de la lutte contre le temps, l’oubli et le doute.
Un style rétro-pop au service de la mémoire
Le choix graphique de Mike Allred, accompagné de la colorisation par Laura Allred, ne passe pas inaperçu. Lignes claires, couleurs vives, compositions rétro : tout évoque les codes visuels des comics des années 1960. Ce contraste avec la gravité du récit fonctionne comme un filtre mémoriel : chaque case semble être un souvenir partiel, stylisé, presque faussé.
Les costumes ne cherchent pas la surenchère : pas de tenue moulante ou d’armure imposante, mais une apparence accessible, presque bricolée. Un choix logique pour un Batman en devenir, encore loin de la légende qu’il deviendra. La mise en scène, parfois figée ou décalée, peut déconcerter, mais elle accompagne parfaitement le ton mélancolique du récit.
Une fin douce-amère, à l’image de son héros
La conclusion de Dark Age ne cherche pas à impressionner. Elle joue sur plusieurs fausses pistes, avant de livrer une résolution sobre, crépusculaire, et profondément humaine. Un Bruce Wayne fatigué, lucide sur ses erreurs, accepte de céder sa place, laissant entrevoir une forme de paix intérieure rare dans l’univers DC.
Certains pourront lui reprocher un rythme lent ou une absence de spectaculaire, mais c’est précisément cette lenteur qui permet au récit d’atteindre une densité émotionnelle rare. Plutôt qu’un énième récit de vengeance, Russell signe ici une œuvre de transmission, de mémoire et de doute.
Fiche technique de Batman Dark Age :
- Prix : 25 EUR
- Public : 9+
- Collection : DC Black Label
- Date de sortie : 7 novembre 2025
- Pagination : 264 pages
- Scénariste: Marc RUSSELL
- Dessinateur: Marc ALLRED
- Contenu VO: Batman – The Dark Age #1-6


