Arjan Brussee n’arrive pas de nulle part dans le monde des moteurs de jeu. Avant de rejoindre Epic Games pour travailler sur Unreal Engine, il avait déjà programmé Jazz Jackrabbit, cofondé Guerrilla Games, puis participé à l’aventure Boss Key Productions aux côtés de Cliff Bleszinski. Désormais de retour aux Pays-Bas, le développeur travaille sur The Immense Engine, un nouveau moteur 3D porté par une ambition assez nette : offrir une alternative européenne aux technologies américaines et chinoises, aujourd’hui très présentes sur ce marché.
The Immense Engine : l’Europe veut aussi son moteur 3D
À première vue, lancer un nouveau moteur de jeu en 2026 peut presque sembler risqué, voire un peu irréaliste. Unreal Engine occupe une place immense, Unity reste très utilisé par les studios indépendants, et peu d’équipes ont envie de miser sur des outils encore inconnus. Pourtant, c’est précisément ce qui rend le projet d’Arjan Brussee intéressant. The Immense Engine ne cherche pas seulement à rivaliser sur la qualité du rendu, la puissance technique ou le confort de l’éditeur. Sa vraie question est ailleurs : qui conçoit ces outils, où sont-ils hébergés, et sous quelles règles fonctionnent-ils ?
Le point de départ de Brussee est assez direct. D’après lui, il n’existe pas aujourd’hui de moteur 3D entièrement conçu en Europe, hébergé en Europe et pensé selon les contraintes européennes. Formulé ainsi, le sujet peut paraître un peu institutionnel. Mais dès qu’on dépasse le simple cadre du jeu vidéo, il devient beaucoup plus concret. Les moteurs 3D ne servent plus seulement à fabriquer des FPS, des RPG ou des jeux de course. Ils sont aussi utilisés dans la simulation, la formation, la logistique, la défense ou encore l’industrie. Dans ces secteurs, s’appuyer entièrement sur des technologies américaines ou chinoises n’a pas les mêmes implications que choisir un moteur pour développer un petit jeu indépendant.
C’est probablement là que The Immense Engine cherche à se faire une place. L’objectif n’est pas forcément de remplacer Unreal Engine du jour au lendemain, mais plutôt de répondre à des besoins où la souveraineté numérique devient un argument important. Dans le podcast néerlandais De Technoloog, Brussee expliquait qu’à ses yeux, personne ne propose aujourd’hui une solution véritablement européenne de bout en bout. À mesure que les mondes 3D, les données sensibles et les jumeaux numériques prennent de l’importance, cette absence commence à devenir visible.
Mais le projet ne repose pas uniquement sur son identité européenne. Brussee veut aussi repenser la manière dont un moteur est construit et utilisé. Selon lui, les outils actuels restent encore très hérités d’une ancienne logique : beaucoup de menus, de fenêtres, de réglages manuels, et des systèmes parfois lourds à modifier dès qu’on veut intervenir en profondeur. Ceux qui ont déjà ouvert un moteur moderne connaissent bien cette impression. C’est puissant, évidemment, mais cela peut aussi devenir massif, complexe et presque décourageant.
Le moteur veut donc partir sur d’autres bases, avec une place bien plus centrale accordée à l’intelligence artificielle. Il ne s’agirait pas seulement d’ajouter une IA capable de générer quelques textures ou d’aider à écrire un bout de code. Brussee imagine plutôt un moteur conçu autour d’agents IA capables d’accompagner une partie du développement, mais aussi de la maintenance. Selon lui, une petite équipe bien organisée autour de ces outils pourrait accomplir le travail de dix ou quinze personnes. L’idée peut sembler ambitieuse, mais elle montre clairement la direction visée : alléger la production, réduire la dépendance aux grosses équipes techniques et rendre le moteur plus souple.
Évidemment, tout reste à démontrer. Unreal Engine n’est pas devenu une référence par hasard. Son écosystème, sa documentation, ses outils, sa communauté et son adoption dans le jeu vidéo comme dans le cinéma lui donnent une longueur d’avance considérable. Unity, malgré les turbulences autour de son modèle économique, reste aussi un réflexe pour beaucoup de studios. Face à ces deux mastodontes, The Immense Engine ne pourra pas se contenter d’un discours sur l’Europe ou l’IA. Il lui faudra montrer qu’il résout de vrais problèmes, qu’il permet de produire plus vite, plus proprement, ou dans un cadre plus rassurant pour certains secteurs.
Pour l’instant, The Immense Engine ressemble donc moins à un concurrent direct d’Unreal qu’à une tentative de déplacer le débat. Brussee ne parle pas seulement de graphismes, de performances ou d’un éditeur plus moderne. Il soulève une question plus profonde : dans un monde où les moteurs 3D servent autant au jeu vidéo qu’à la simulation professionnelle, l’Europe peut-elle encore se permettre de dépendre presque entièrement d’outils conçus ailleurs ?


